© Monique Busquet 2019

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Un témoignage de formation

Bonjour

J’ai envie de témoigner  aujourd’hui d’une expérience récente que j’ai faite lors d’une action de formation… Ce genre de témoignages n’est pas si fréquent. Le métier de formateur est un métier solitaire. Nous sommes le plus souvent seuls  avec un groupe de stagiaires, sans témoin. Les échanges entre formateurs sont rares : sans doute par manque de temps ou  mais aussi peut être par peur de se dévoiler….  Il est toujours difficile de parler de sa propre pratique.. Peut être parce que la relation à chaque groupe est une aventure personnelle, peut être parce qu’il n’est pas facile de décrire  ses pratiques, de nommer ce qui nous paraît des évidences, comme Mr Jourdain fait  de la prose sans le savoir.

J’ai assuré récemment une session de quatre journées de formation réparties en deux fois deux jours. (sur le thème du stress, auprès d’assistants familiaux).

Lors de la première journée, je n’étais pas contente  de moi. J’avais l’impression que la mayonnaise ne prenait pas. D’habitude « cela fait tilt » !  Je perçois que le groupe bouge, réagit, trouve du sens à partir de mes éclairages.  Alors, tout au long de cette journée, je me dis que je n’ai pas assez préparé ; j’ai la sensation de ne pas m’exprimer clairement, d’être confuse. Bref, je me remets en question….

Il est vrai que je crois avoir comme formatrice, une posture particulière, avec des qualités qui peuvent aussi être des défauts. J’aborde la formation en étant convaincue qu’il est nécessaire de partir de là où en est le groupe (dans ses connaissances, dans ses préoccupations, ses questionnements). Les éclairages et apports théoriques (ou pratiques) que le formateur  apporte ne leur sont utiles, ne peuvent être entendus que s’ils viennent au bon moment du cheminement du groupe.

J’ai donc dans ma tête (et sur papier) une trame,  un certain nombre de contenus à travailler, de notions  et messages à faire passer,. Je peux m’adapter  ainsi à chaque dynamique de groupe. J’ai un axe mais les chemins peuvent varier et s’organiser de façon souple.

Par contre, je  n’aime pas et ne sais pas toujours  faire un cours structuré si je ne peux pas m’appuyer sur ce qu’elles apportent. Je ne suis pas bavarde, je ne sais pas délayer, si je ne suis pas portée par les réactions du groupe (verbales et non-verbales) D’habitude cela fonctionne. Les groupes sont vivants et mobilisés.

Alors cette fois-ci, que se passe-t-il?

Après ce temps de remise en question et  de culpabilité (« un peu »), tout à coup je me rappelle que j’entends parfois d’autres formateurs dans des situations analogues, chercher la cause dans le groupe, parler des résistances des stagiaires, voire  critiquer leur investissement, leur faire des reproches.  Du coup, je change de lunettes pour regarder la situation autrement ( ce ne sont pas mes lunettes habituelles mais toutes lunettes sont bonnes à prendre ; cela soulage ma culpabilité du moment).  Alors je fais mentalement le tour du groupe: « ah oui, celle-ci elle est vraiment rigide », elle râle tout le temps,  et puis celle-ci elle a parlé d’ une situation qui nous a tous sidérés, ou encore, elles viennent souvent en formation et deviennent peut être consommatrices…

Et puis certaines vivent des situations impossibles,  comment travailler ce thème avec elles   (nous serions sans doute toutes aussi stressés !) et puis plusieurs d’entre elles sont très douloureuses dans leur corps (pathologies réelles) : comment leur proposer des temps de relaxation en collectif, je n’ai pas de quoi les installer confortablement….

Donc, après m’être moi-même remise en question, j’ai pu critiqué (intérieurement) les stagiaires et chercher des causes extérieures…

Bon , un peu de tout cela est vrai, bien entendu. Alors….

Je me rappelle aussi que quand même j’ai de l’expérience et que j’ai en général des bons retours. Alors que se passe-t-il ? Quel est le petit truc qui manque ?

Mais, chercher les causes ne change pas le problème. La vraie question est : au vu de ces constats, comment je fais ? Quelle clé je trouve ?

Je suis toujours un triple fil :  obéir à la commande, faire que le groupe soit satisfait (il y va de la réputation de l’organisme de formation),  répondre à leurs besoins du jour et à leurs possibilités…

Alors le lendemain, je me remonte les manches  en essayant de faire les correctifs nécessaires de mon côté ; c’est d’ailleurs la seule chose sur laquelle je peux agir. Je  change de rythme, de ton, je  donne d’emblée plus de matière, et surtout  je cherche à trouver ce qui va faire tilt pour chaque stagiaire, les plus « négatives » en priorité.

Mon objectif du jour est : Que chacun trouve quelque chose qui les éclaire, les soutient dans la complexité de leurs situations, et dans leurs besoins si différents les unes des autres.

Par exemple, je  ne fais pas de remarque aux deux participantes qui sont sur leur portables toute la matinée… mais leur porte au contraire une plus grande  attention contenante: chercher ce qui va les toucher et non augmenter leur résistance…

Et « c’est gagné », à la pause, chacune des 2 me confie une problématique personnelle qui les touche dans l’exercice de leur métier. Puis, dans la journée « la plus rigide » évolue dans sa position prétendûment « éducative » dans laquelle était bloquée avec une enfant accueillie..  Ouf !

Trois semaines plus tard, nous voici pour la troisième journée. J’arrive confiante et prête.

Et de nouveau cette journée s’annonce difficile. D’emblée elles se montrent fatiguées, tristes, passives.

L’une d’entre elles parle d’une situation de clash vécue en famille, entre son mari et une jeune fille qu’elle accueille. Elle a besoin de partager ; les collègues la questionnent et se mobilisent autour d’elle.  Nous travaillons sur cette situation. Je tire les fils qui peuvent servir à chacune : comprendre ce qui a déclenché les réactions violentes de part et d‘autres, et comment faire pour éviter ce genre d’escalade. Nous sommes dans le sujet.

Et pourtant aujourd’hui de nouveau cela patine… Je les sens être dans le jugement, dans les conseils aux autres et non mobilisées dans une réelle réflexion.

L’après midi, je propose comme prévu un temps de relaxation et pratique corporelle, puis un travail en groupe. Elles sont passives, je les sens critiques.

De nouveau je me questionne: que se passe-t-il ? Cette fois-ci , je ne me remets pas  en question sur ma compétence mais interroge plutôt la pertinence de ce thème: Finalement c’est peut être un thème trop difficile, trop personnel …  Certaines sont vraiment trop résistantes.

Ma question du soir sera : finalement qu’ai-je dit qui a pu faire monter ainsi les résistances de certaines ? (L’une d’entre elles  m’a envoyé quelques petites piques dans la journée, l’air de rien).

Le quatrième jour commence ; je suis perplexe  et un peu inquiète.

Je démarre en pensant que  si les résistances sont là, c’est que j’ai sans doute malgré moi, renforcé leur sentiment de culpabilité.  Alors, j’introduis quelques phrases et rappels sur les objectifs du stage :  leur donner des pistes sur ce qu’elles peuvent faire et penser  autrement pour diminuer leur stress et pas du tout pour juger ou critiquer ce qu’elles font.

Et elles me donnent d’emblée de la matière sur laquelle je peux m’appuyer pour apporter les notions sur lesquelles j’avais prévu de travailler.  Et aujourd’hui, cela fait tilt,  elles sont toutes mobilisées, présentes, vivantes…  Je rappelle que leur métier est source de stress  importants et que les pistes données dans cette formation  sont là pour les aider à compenser l’usure de ces  stress.

Et ce matin,  certaines se confient  (décès d’enfants, secrets de famille). Des larmes, des souffrances enfouies qui surgissent, des choses parfois jamais dites  (car taboues, ou personne qui les a vraiment écoutées  !)…

La formation leur permet de s’exprimer, de se reconnecter à elles-mêmes . Je leur fais confiance, elles lâchent un peu, posent leur carapace, je suis convaincue que cela va soulager leur stress, mais suis soucieuse qu’elles ne s’effondrent pas. Je suis alors attentive à les protéger : ne pas trop se dévoiler, insister sur l’importance de la confidentialité, du non jugement de l’autre… 

Elles manifestent alors beaucoup d’écoute mutuelle, de respect, de surprise de se retrouver si nombreuses à avoir traversé des épreuves similaires… Elles remercient le groupe d’avoir été suffisamment bienveillant pour qu’elles osent ainsi parler.

La journée continue (travail corporel, relaxations et pistes concrètes à faire avec les  enfants)

Vient le temps du bilan : elles sont toutes très satisfaites; je ne m’y attendais vraiment pas….

Parmi les choses étonnantes, elles soulignent avoir apprécié mon calme qui leur permettait de bavarder entre elles tout en m’écoutant  (sans que je cherche à parler plus fort qu’elles!)….

Elles ont repéré elles-même que cela leur avait été difficile de penser à elles, à leur propres postures professionnelles: c’est plus facile de se cacher en parlant des enfants . Elles ont surtout repéré que se mobiliser uniquement sur les enfants, tout faire pour eux,  les protège quelque part,  de penser à leur propres douleurs psychiques et physiques..

Oui, cette session de formation a été plus complexe que d’autres.  Vraiment, rien n’est jamais joué d’avance !   J’étais contente  d’avoir un peu de bouteille ! Et confortée dans ma ligne directrice : chaque formation doit être un soutien pour elles . A nous de trouver comment et d’inventer à chaque fois!

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